Mardi 16 juin 2 16 /06 /Juin 13:33
«Nous relions l’humanité à son histoire», dit la pub de la Liaison maritime Dakar-Gorée (Lmdg). Le mot est touchant, sauf que le rapport avec les hommes et femmes de race blanche passe par une ségrégation sur les tarifs qui donnent accès à ce territoire de la tragédie historique qu’est l’île de Gorée. Comme si on voulait rendre au toubab d’aujourd’hui la monnaie (salée) d’une pièce qu’il n’a jamais utilisée. Entre touristes européens de passage chez nous, Africains non résidents et Sénégalais bon teint, le commerce de la traversée par chaloupe se paie à la tête du client, à des prix différents. Enquête.

 


ImageLe petit voyage entre Dakar et l’île de Gorée par la chaloupe a ses tarifs : 1 500 francs pour les Sénégalais, 2 500 francs pour les résidents africains, 5 000 francs Cfa pour les autres étrangers, notamment Européens et Américains. Pour les adultes et enfants habitant l’île, le coût du trajet est symbolique : respectivement 600 francs et 300 francs par mois.
Aujourd’hui, la tarification pose problème, et pour certains, c’est un signe : la discrimination est de retour à Gorée, des centaines d’années après la fin déclarée de l’esclavage ! Cette île dont la renommée est essentiellement liée à la traite négrière et à ses violences de toutes sortes ressemble aujourd’hui à un caillou aux œufs d’or partagé entre la mémoire et le business, et où le mercantilisme malmène l’équité entre visiteurs d’horizons divers. Cette situation d’inégalité indispose gravement beaucoup de visiteurs, européens et sénégalais confondus, qui ne s’expliquent pas une telle ségrégation sur les prix. Ça grogne et on se plaint de partout, mais «on ne sait pas à qui s’adresser. Il n’y a pas d’autorité particulière à qui on pourrait confier ces genres de choses», fulmine une touriste.
Le sac en bandoulière, Alexandra Bestard accompagnée de son cousin Alain et de la fille de ce dernier, tous Français en visite au Sénégal, ne cachent pas leur indignation lorsqu’ils découvrent sur un panneau déposé à même le sol la distorsion des prix de la traversée selon qu’on est Sénégalais ou «étranger». «Je  trouve que c’est bizarre d’aller visiter une île qui restitue des souvenirs de l’esclavage et de la traite négrière, et que l’on vous dise au guichet que les tarifs sont différents selon la nationalité», déplore-t-elle. Pour Alexandra, «payer 5 000 francs Cfa, c’est payer cinq fois plus que les Sénégalais. Cela ne s’explique pas à mon niveau».
 
SELON QU’ON EST TOUBAB OU… NEGRE
Concrètement, le scénario est rodé. Devant le guichet, les étrangers sont  priés de présenter une pièce d’identité avant de prendre un ticket. S’ils sont résidents dans notre pays, ils payent le même prix que les autochtones. Le même principe est valable pour les diplomates accrédités et pour tous ceux venus travailler ici quelle que soit la durée de leur séjour. Mais, Alexandra Bestard reste inconsolable et fait dans la comparaison. Pour elle, «Gorée représente l’esclavage, le racisme. Ce n’est pas normal de vivre ce genre de discrimination sur les tarifs après l’abolition de la traite négrière, ça ne nous donne pas envie de  faire des choses ici.» Elle passe sur tous les autres désagréments subis par les touristes, au-delà de la traversée par chaloupe. Ils sont arnaqués un peu partout, trompés par-ci par-là, harcelés par les commerçants ambulants qui leur vendent des marchandises de piètre qualité à des prix surestimés, résume-t-elle. «Ce sont des facteurs de blocage pour le tourisme local.»
De l’avis du responsable de la brigade de surveillance Alioune Diongue, cette «discrimination n’existe nulle part dans le monde». Pour lui, «les autorités devaient  créer dans ce sens des places Vip sans distinction de nationalité ou de race qui permettraient aux étrangers de choisir le niveau de confort souhaité pour la traversée».
Du côté officiel, on tente l’explication. Selon Chems Eddine Diène, chef du service administratif et financier de la Liaison maritime Dakar Gorée (Lmdg), c’est la cherté de la vie qui a amené la commission de contrôle à fixer la fourchette des prix actuels, après l’arrêt de la subvention de l’Etat. A ses yeux, «ceux qui parlent de discrimination ne sont pas sérieux». Sa vérité à lui, c’est que les touristes qui ont hâte de voir l’île de Gorée ne discutent même pas les prix qui n’ont pas varié depuis l’an 2000. En outre, c’est ce qui se fait chez les européens, dit-il encore. Curieuse comparaison vite contestée par Alexandra Bestard, exemple à l’appui. «En France, il peut y avoir de la discrimination sur des prix, certes, mais c’est uniquement selon qu’on est enfant ou retraité par exemple. Jamais selon la nationalité !» Interpellés par nos soins, Béatrice et Alain le Cung s’écrient sans retenue : «C’est de l’arnaque pure et simple», la première ajoutant : «Je pense qu’en payant 5 000 francs, il y a déjà une différenciation entre les autochtones et nous. Ça suffit largement !»

«TARIF ABORDABLE QUAND MEME»
Pour tous ceux que nous avons interrogés, ce tarif reste abordable. Le problème réside dans le principe car, comme le souligne Béatrice, «on casse des noix sur nos têtes». La fronde verbale ne se limite pas seulement aux touristes, principaux concernés. Elle touche jusqu’aux acteurs de ce secteur comme les guides. Samba Diallo est l’un d’eux. Trouvé à l’embarcadère en compagnie de son contingent de chercheurs de soleil et d’autres sensations, il est très sévère sur la question. «Faire payer 5 000 francs Cfa à des gens qui ont envie de découvrir Gorée et son histoire pour une traversée dont la durée n’excède pas 15 minutes, me paraît très exagéré.» A son avis, il est clair qu’il y a des personnes qui se font de l’argent sur le dos des touristes.
Dans ce concert de protestations passives, une voix discordante. Celle d’une autre touriste, Auréglia. «Pour nous, ce n’est pas cher et je trouve normal que les gens d’ici qui ont moins de ressources paient beaucoup moins cher que nous», juge-t-elle.
Ce mercredi de mai, jour de grande affluence, des élèves en file indienne, sacs au dos ou tenus à la main par d’autres adultes, cherchent à atteindre la salle d’attente avec l’aide de trois jeunes filles hôtesses de la Lmdg. Venus pour des visites pédagogiques, ces potaches ont bénéficié du rabais sur le prix du billet qu’ils ne paient qu’à 750 francs. L’ambiance est bon… enfant. Les cris de ces bambins en rajoutent au brouhaha régnant déjà dans l’embarcadère, en attendant la chaloupe. Dehors, sur le parking, d’autres fournées d’élèves descendant de cars de transport en commun affrétés de la banlieue de Dakar et de ses environs pour certains, et de Thiès pour d’autres. Après l’embarquement à bord du ferry, les touristes européens étaient à peine remarquables, noyés dans le tohu-bohu créé par cette bande de gamins excités par l’excursion sur les flots du grand bleu. Détail frappant au passage : la plupart de ceux qui ont payé 5 000 francs, donc plus cher que tout le monde, n’ont pas où s’asseoir. Toutes les places sont en effet occupées par les élèves…
Les touristes ne s’en offusquent pas trop. Nombre d’entre eux ignorent le prix de la traversée, comme nous l’a avoué l’un d’eux assis dans la salle d’attente. En général, ce service là est assuré par un professionnel du milieu, genre Samba Diallo, le guide touristique cité plus haut. Qui en explique d’ailleurs brièvement les modalités : «Ils ont un programme pour toute la journée qui leur est facturé par une agence de voyage, le prix de la traversée est compris dedans. C’est le guide qui effectue toutes les démarches dans ce sens».

LA TAXE MUNICIPALE EN QUESTION
Comme pour confirmer le statut de vache laitière qui est appliquée aux visiteurs étrangers non résidents, l’arrivée sur terre ferme de Gorée annonce une autre surprise. Une autre dépense, symbolique certes mais dépense quand même, leur est imposée. C’est une taxe municipale de 500 francs Cfa payable au niveau du bureau de perception situé en face du quai de débarquement peint en bleu et blanc. Les touristes sont subrepticement orientés à cet endroit là.  La taxe est payable soit en espèce, soit échangée contre un dépliant présentant brièvement l’île.
En réaction, expliquent des vendeurs d’objets d’art installés dans l’île, de nombreux touristes s’exercent à des «représailles» en refusant ostensiblement d’acheter des objets de souvenirs. Juste un service minimum : la visite des sites significatifs. C’est le tourisme qui en souffre…
Selon nos informations, cette taxe est très contestée. En son temps, elle aurait été critiquée par l’ancien ministre Ousmane Masseck Ndiaye. Son argument était que le tourisme n’étant pas une compétence transférée, la Collectivité locale de Gorée ne peut instituer une telle taxe sur l’île. Mais selon un haut fonctionnaire ayant requis l’anonymat, «l’enquête alors diligentée par le ministre n’a pas abouti» pour des raisons #u’il ignore. Une sorte de nébuleuse juridico-administrative sur laquelle un fonctionnaire du ministère de la Culture nous glisse quelques mots : «Ce dossier est de nature confidentielle. Il y a effectivement une enquête qui avait été ordonnée, mais sans résultat.»
Sur l’ile, une source anonyme bien au fait des petites turbulences nous signifie que ladite taxe est l’œuvre du maire réélu au travers d’une délibération municipale. Approché, Me Augustin Senghor nous livre une version autre. Selon lui, c’est plutôt le Conseil municipal, seule institution habilitée à voter le budget et à percevoir des recettes, qui a pris la mesure après une délibération approuvée par le préfet. La nuance est de taille !
Expliquant tout de même la motivation derrière cette taxe, l’édile de Gorée avance la nécessité pour la municipalité de prendre en charge  certains domaines dont le nettoiement de l’île. A l’en croire, «la municipalité ne bénéficie d’aucun soutien financier de la mairie de Dakar et ne tire aucun profit des retombées de la liaison». Seulement, précise-t-il, «ces taxes sont perçues par la mairie et transférées au Trésor». Comme pour dégager tout soupçon, il souligne deux points importants. D’abord, «nous n’avons rien à nous reprocher, nous ne percevons pas de taxes touristiques et nous sommes dans la légalité». Ensuite : «A l’origine, notre souhait était que cette taxe soit insérée dans le tarif de la traversée et que la ristourne nous revienne du Trésor. Ce que les autorités nous ont refusé.» Dans tous les cas, s’il y a violation de la loi, seul le Conseil d’Etat pourrait en connaître, conclut Augustin Senghor.



le Quotidien du 15-06-2009

Par Itiou - Publié dans : Actualité
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